March 29

Henri Michaux- Le Clown (lecture: Juliette Binoche)

 

Un jour.
Un jour, bientôt peut-être.
Un jour j’arracherai l’ancre qui tient mon navire loin des mers.
Avec la sorte de courage qu’il faut pour être rien et rien que rien, je lâcherai ce qui paraissait m’être indissolublement proche.
Je le trancherai, je le renverserai, je le romprai, je le ferai dégringoler.
D’un coup dégorgeant ma misérable pudeur, mes misérables combinaisons et enchaînement « de fil en aiguille ».
Vidé de l’abcès d’être quelqu’un, je boirai à nouveau l’espace nourricier.
A coup de ridicules, de déchéances (qu’est-ce que la déchéance ?), par éclatement, par vide, par une totale dissipation-dérision-purgation, j’expulserai de moi la forme qu’on croyait si bien attachée, composée, coordonnée, assortie à mon entourage et à mes semblables, si dignes, si dignes, mes semblables.
Réduit à une humilité de catastrophe, à un nivellement parfait comme après une intense trouille.
Ramené au-dessous de toute mesure à mon rang réel, au rang infime que je ne sais quelle idée-ambition m’avait fait déserter.
Anéanti quant à la hauteur, quant à l’estime.
Perdu en un endroit lointain (ou même pas), sans nom, sans identité.

CLOWN, abattant dans la risée, dans le grotesque, dans l’esclaffement, le sens que contre toute lumière je m’étais fait de mon importance.
Je plongerai.
Sans bourse dans l’infini-esprit sous-jacent ouvert
à tous
ouvert à moi-même à une nouvelle et incroyable rosée
à force d’être nul
et ras…
et risible…
(Henri Michaux, « Peintures » (1939,) in L’espace du dedans, Pages choisies, Poésie / Gallimard, 1966, p.249 )

 

 

 

 

Le Clown, poème d’Henri Michaux, est l’un de ceux qui ont été le plus commentés et en même temps l’un de ceux qui ont été le moins compris. La plupart n’y ont vu que la nécessité de l’humilité pour éviter le narcissisme, la prétention, la fatuité…

Mais ce texte va bien au delà de ce genre de principes de morale et de bienséance. Il nous dit qu’en n’”étant rien”, qu’en se détachant de l’obsession d’être quelqu’un, on peut accéder à une liberté supérieure, et entrer “dans l’infini esprit sous-jacent” à toute chose.

Voici une lecture de ce poème par Juliette Binoche, extrait de l’émission “A voix nue” de Jérome Clément du 8 Janvier 2010 sur France Culture.

 

 

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