Henri Michaux- Le Clown (lecture: Juliette Binoche)

 

Un jour.
Un jour, bientôt peut-être.
Un jour j’arracherai l’ancre qui tient mon navire loin des mers.
Avec la sorte de courage qu’il faut pour être rien et rien que rien, je lâcherai ce qui paraissait m’être indissolublement proche.
Je le trancherai, je le renverserai, je le romprai, je le ferai dégringoler.
D’un coup dégorgeant ma misérable pudeur, mes misérables combinaisons et enchaînement « de fil en aiguille ».
Vidé de l’abcès d’être quelqu’un, je boirai à nouveau l’espace nourricier.
A coup de ridicules, de déchéances (qu’est-ce que la déchéance ?), par éclatement, par vide, par une totale dissipation-dérision-purgation, j’expulserai de moi la forme qu’on croyait si bien attachée, composée, coordonnée, assortie à mon entourage et à mes semblables, si dignes, si dignes, mes semblables.
Réduit à une humilité de catastrophe, à un nivellement parfait comme après une intense trouille.
Ramené au-dessous de toute mesure à mon rang réel, au rang infime que je ne sais quelle idée-ambition m’avait fait déserter.
Anéanti quant à la hauteur, quant à l’estime.
Perdu en un endroit lointain (ou même pas), sans nom, sans identité.

CLOWN, abattant dans la risée, dans le grotesque, dans l’esclaffement, le sens que contre toute lumière je m’étais fait de mon importance.
Je plongerai.
Sans bourse dans l’infini-esprit sous-jacent ouvert
à tous
ouvert à moi-même à une nouvelle et incroyable rosée
à force d’être nul
et ras…
et risible…
(Henri Michaux, « Peintures » (1939,) in L’espace du dedans, Pages choisies, Poésie / Gallimard, 1966, p.249 )

 

 

 

 

Le Clown, poème d’Henri Michaux, est l’un de ceux qui ont été le plus commentés et en même temps l’un de ceux qui ont été le moins compris. La plupart n’y ont vu que la nécessité de l’humilité pour éviter le narcissisme, la prétention, la fatuité…

Mais ce texte va bien au delà de ce genre de principes de morale et de bienséance. Il nous dit qu’en n’”étant rien”, qu’en se détachant de l’obsession d’être quelqu’un, on peut accéder à une liberté supérieure, et entrer “dans l’infini esprit sous-jacent” à toute chose.

Voici une lecture de ce poème par Juliette Binoche, extrait de l’émission “A voix nue” de Jérome Clément du 8 Janvier 2010 sur France Culture.

 

 

Giorgos Seferis-Où que me porte mon voyage, la Grèce me blesse (Melina Merkouri)

 

 

 

 

Où que me porte mon voyage, la Grèce me blesse

A Pilion, parmi les oliviers,
la tunique du centaure
Glissant parmi les feuilles
a entouré mon corps
Et la mer me suivait pendant que je marchais
Où que me porte mon voyage, la Grèce me blesse

A Santorin en frôlant
les îles englouties
En écoutant jouer une flû te parmi les pierres ponces
Ma main fut clouée à la crête d’une vague
Par une flêche subittement jaillie
Des confins d’une jeunesse disparue
Où que me porte mon voyage, la Grèce me blesse

A Mycènes,
j’ai soulevé les grandes pierres
et les trésors des Atrides
J’ai dormi à leur côtés à l’hôtel de “La Belle Hélène”
Ils ne disparurent qu’à l’aube lorsque chanta Cassandre
Un coq suspendu à sa gorge noire
Où que me porte mon voyage, la Grèce me blesse

A Spetsai, à Poros et à Myconos
les Barcaroles m’ont soulevé le coeur
Où que me porte mon voyage, la Grèce me blesse
Que veulent donc ceux qui se croient à Athene
ou au Pyrée
l’un vient de Salamine
et demande à l’autre
si il “ne viendrait pas de la place Omonia”
“non, je viens de la place Syndagma”
repond il satisfait
“j’ai rencontré Yannis
et il m’a payé une glace”

Pendant ce temps la Grèce voyage
et nous n’en savons rien, nous ne savons pas que, tous, nous sommes marins sans emploi
et nous ne savons pas combien le port est amer
quand tous les bateaux sont partis
Où que me porte mon voyage, la Grèce me blesse
Drôles de gens
ils se croient en Attique
et ne sont nulle part
ils achètent des dragées pour ce marier
et il se font photograhpier
l’homme que j’ai vu aujourd’hui
assis devant un fond de pigeons et de fleurs
laissait la main du vieux photographe,
lui lisser les rides creusées
de son visage
par les oiseaux du ciel
Où que me porte mon voyage, la Grèce me blesse

Pendant ce temps, la Grèce voyage,
voyage toujours
Et si la mer Egée se fleurit de cadavres
ce sont les corps de ceux qui voulurent rattrapper à la nage
le grand navire
Où que me porte mon voyage, la Grèce me blesse

Les Pirée s’obscurcit
les bateaux sifflent, ils sifflent sans arrêt
mais sur le quai nul cabestan ne bouge
Nulle chaine mouillée n’a scintillé dans l’ultime éclat
du soleil qui décline
Où que me porte mon voyage, la Grèce me blesse

Rideaux de montagnes, archipels,
granites dénudés
le bateau qui s’avance s’appelle
Agonie ….